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La simultanéité des séjours privés en France de Bassirou Diomaye Faye et d’Alassane Ouattara a déclenché une polémique qui dépasse largement la question de leurs agendas personnels. À elle seule, cette coïncidence ne permet évidemment pas de s’interroger sur une rencontre politique secrète et partant d’un quelconque accord dirigé contre les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES). Replacée dans le contexte de la visite récente de Diomaye Faye à Bamako, elle mérite d’être examinée comme un révélateur des profondes recompositions géopolitiques en cours en Afrique de l’Ouest.
La véritable question n’est plus seulement celle de la discordance entre la CEDEAO et l’AES. Elle est désormais de savoir qui sera capable d’organiser leur coexistence. La visite de Diomaye Faye à Bamako, quelques semaines après son accession à la présidence en exercice de la CEDEAO, avait une portée symbolique considérable. En se rendant auprès du Président Assimi Goïta, le président sénégalais envoyait un message clair : la rupture institutionnelle entre l’AES et la CEDEAO ne doit pas nécessairement devenir une rupture entre les peuples et les États de la région. Dakar semble ainsi privilégier le dialogue là où la confrontation a montré ses limites.
Cette démarche donnait à Faye une position singulière. Il peut parler à Bamako sans être immédiatement assimilé à l’ancien ordre régional. Mais il peut également dialoguer avec Abidjan, Abuja ou Accra sans être considéré comme un membre de l’AES. Le Sénégal peut ainsi devenir un État-pont, capable de circuler entre deux espaces politiques qui se regardent encore avec méfiance.
C’est précisément ce qui donne à la proximité avec Alassane Ouattara une importance particulière.
Le président ivoirien incarne une vision différente de celle des dirigeants de l’AES. Abidjan reste attaché à la CEDEAO et à une architecture régionale institutionnelle, tandis que Bamako, Ouagadougou et Niamey revendiquent une souveraineté stratégique et une plus grande distance vis-à-vis des anciennes puissances tutélaires, notamment la France.
Les deux chefs d’Etats, ADO et Faye comme par hasard de calendrier se sont donc retrouvés en visite privée en France. Ouattara a quitté Abidjan le 14 Aout et la présidence sénégalaise a annoncé le départ de Faye le 15 Aout. Se retrouver à la même période en France, n’est pas anodin pour bon nombre d’observateurs et la stratégie Faye paraît plutôt relever d’une diplomatie d’équilibriste : maintenir le dialogue avec l’AES tout en préservant les liens avec les États membres de la CEDEAO.
C’est d’ailleurs là que se trouve l’enjeu véritable. Si Faye parvenait à convaincre Bamako, Ouagadougou et Niamey que le dialogue avec la CEDEAO ne signifie pas une capitulation politique, tandis qu’il convainc Abidjan et Abuja que la recherche d’un compromis n’implique pas l’abandon de l’organisation régionale, le Sénégal pourrait acquérir une influence diplomatique considérable. Ce qui relève jusque là d’un pari à plusieurs équations inconnues.
La présence simultanée de Faye et Ouattara en France nourrit les interrogations parce que la France reste un acteur particulièrement sensible dans cette recomposition. Les pays de l’AES ont construit une partie de leur discours politique autour de la rupture avec l’ancien système de relations franco-africaines. Dès lors, voir le président sénégalais, après Bamako, se retrouver au même moment que le président ivoirien en France peut alimenter les soupçons d’un retour vers une diplomatie plus conforme aux intérêts de Paris et d’Abidjan.
En tout cas, la coïncidence des calendriers des deux chefs d’Etats à Paris constitue un tournant majeur pour l’évolution de la géopolitique régionale ouest-africaine. Elle devient surtout politiquement significative parce qu’elle intervient au moment où Faye tente précisément de se positionner comme médiateur régional tout en étant en rupture politique avec son ancien mentor Ousmane Sanko.

Le véritable test sera donc la suite. Faye poursuivra-t-il le dialogue avec Goïta ? Ira-t-il plus loin dans ses contacts avec Ibrahim Traoré et Abdourahamane Tiani ? Abidjan acceptera-t-il de soutenir une médiation sénégalaise sans exiger un retour préalable de l’AES dans la CEDEAO ? Et surtout, Dakar conservera-t-il suffisamment d’autonomie pour ne pas apparaître comme le relais d’un quelconque agenda extérieur ? C’est là que se joue la crédibilité de la démarche sénégalaise.
Diomaye Faye est aujourd’hui sur une ligne de crête. S’il réussit, il pourrait faire du Sénégal non seulement une puissance diplomatique, mais l’un des principaux architectes du nouvel ordre ouest-africain. S’il échoue, il risque au contraire d’être pris entre les attentes contradictoires de la CEDEAO, de l’AES, d’Abidjan et des partenaires occidentaux.
La question fondamentale n’est donc pas de savoir si Faye et Ouattara se sont retrouvés par hasard en France. Elle est de savoir si Dakar est en train de construire un pont entre l’AES et la CEDEAO à Paris. Dans cette bataille, le Sénégal joue gros et toute l’Afrique de l’Ouest reste suspendu à cet équilibrisme géopolitique du président sénégalais.
Wangola Médias.



