Chefferie coutumière au Burkina Faso : la loi de reconnaissance face au spectre du canton colonial

Une avancée juridique majeure, mais une interrogation historique persistante
L’adoption, le 14 janvier 2025, par l’Assemblée législative de Transition (ALT), de la loi portant statut de la chefferie coutumière et traditionnelle au Burkina Faso marque incontestablement un tournant historique. Pour la première fois, l’État burkinabè consacre, dans un texte de loi spécifique, une institution sociale pluriséculaire, longtemps reléguée aux marges de l’ordonnancement juridique officiel. Devant la représentation nationale, le ministre d’État, ministre de l’Administration territoriale et de la Mobilité, Emile ZERBO, a rappelé que la chefferie coutumière et traditionnelle est antérieure à la modernité et à la colonisation. Une affirmation historiquement fondée, mais seulement en partie. Car si elle s’applique sans ambiguïté au Plateau mossi, où l’organisation politique centralisée préexistait à l’arrivée du colonisateur, elle mérite d’être nuancée pour d’autres régions du pays, notamment le Grand Ouest.
Le Grand Ouest : quand la colonisation a fabriqué la chefferie
Dans de larges zones de l’Ouest burkinabè, les sociétés traditionnelles reposaient davantage sur des structures lignagères, segmentaires ou communautaires, sans pouvoir centralisé permanent. La figure du chef tel que nous la connaissons aujourd’hui à la tête d’un territoire clairement délimité et doté d’une autorité administrative est, dans bien des cas, une création de l’administration coloniale. C’est dans ce contexte qu’est né le canton, unité territoriale et politique conçue par le colonisateur pour faciliter la collecte de l’impôt, le contrôle des populations et l’application de l’autorité coloniale. Le chef de canton, souvent choisi ou imposé, n’était pas toujours l’émanation des structures sociales endogènes, mais plutôt un auxiliaire de l’administration. Dès lors, une question centrale s’impose avec l’adoption de la nouvelle loi : quel avenir pour le canton dans un Burkina Faso qui revendique aujourd’hui la valorisation des réalités sociales endogènes ?
Une loi ambitieuse aux innovations indéniables
Il faut reconnaître à cette loi plusieurs avancées majeures :
– elle comble des vides juridiques longtemps préjudiciables à la cohésion sociale ;
– elle intègre formellement les institutions coutumières et traditionnelles dans l’architecture juridique nationale ;
– elle fait de la valorisation des réalités sociales endogènes un levier de paix durable ;
– elle encadre clairement la chefferie afin de renforcer sa contribution à la cohésion sociale ; elle reconnaît et valorise le rôle social des chefs coutumiers et traditionnels ;
– elle consolide les acquis et les initiatives antérieures pour offrir un cadre juridique plus cohérent et opérationnel.
Sur le papier, la démarche est louable et s’inscrit dans la dynamique de refondation de l’État burkinabè prônée par les autorités de la Révolution Progressiste Populaire.
Le canton : institution coutumière ou héritage administratif ?
Toutefois, la question du canton demeure un point sensible. Peut-on considérer comme « chefferie coutumière et traditionnelle » une structure dont l’origine est essentiellement coloniale ? La loi, en cherchant à reconnaître et à encadrer la chefferie, risque-t-elle de figer des constructions administratives héritées de la colonisation au nom de la tradition ?
Deux scénarios se dessinent :
– la reconnaissance sans distinction, qui intégrerait le canton comme une chefferie à part entière, au risque de consacrer juridiquement une institution historiquement exogène ;
– la relecture critique, qui permettrait de distinguer les chefferies véritablement enracinées dans les traditions locales de celles issues de la rationalité administrative coloniale, ouvrant la voie à des réformes ou à des adaptations. Le défi pour le législateur et pour l’administration sera donc d’éviter une approche uniforme, dans un pays où la diversité historique et sociologique est une richesse, mais aussi une complexité.
Entre paix sociale et exigence de vérité historique
En définitive, la loi portant statut de la chefferie coutumière et traditionnelle constitue une avancée significative vers la reconnaissance des institutions locales comme piliers de la cohésion sociale et de la paix durable. Mais son succès dépendra de sa mise en œuvre concrète, notamment dans des régions où la chefferie, telle qu’elle existe aujourd’hui, est le produit d’une histoire récente et parfois imposée.
La refondation de l’État burkinabè ne peut faire l’économie d’un débat lucide sur son passé. Valoriser les réalités endogènes, oui — mais sans confondre tradition vécue et héritage administratif colonial. Le sort réservé au canton sera, à cet égard, un test révélateur de la profondeur et de la cohérence de cette réforme.
Drissa TRAORE de Soumeyla
Wangola médias



